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  "Pour une pragmatique de l'émancipation"

 

Une rencontre plutôt exceptionnelle et qui promet le mardi 10 novembre 2009 à 19h30 | Grand amphithéâtre de l'Université Lumière Lyon 2, avec l'un des plus grands sociologues français (issu de l'équipe de Pierre Bourdieu) Luc Boltanski et l'un des plus grands philosophes allemands Axel Honneth (héritier de "la théorie critique" de "l'Ecole de Francfort").

Sur le dernier livre de Luc Boltanski (De la critique - Précis de sociologie de l'émancipation), le sociologue Lilian Mathieu a publié un compte-rendu  dans la revue Contretemps web : "Pour une pragmatique de l'émancipation", octobre 2009, http://contretemps.eu/lectures/pragmatique-emancipation Lilian Mathieu nous a gentiment et amicalement résumé son travail pour le zèbre .

Non, les notions d’exploitation, de classe dominante ou d’émancipation n’appartiennent pas à un passé définitivement révolu et, loin d’être condamnées à la ringardise, recèlent toujours un incomparable pouvoir de description critique de l’ordre du monde. Non, la gauche de gauche n’est pas condamnée à chercher ses fondations intellectuelles auprès du « prophétisme post » aussi grandiloquent que creux d’un Antonio Negri ou du revival philosophique du maoïsme rance d’un Alain Badiou. Luc Boltanski en apporte la preuve dans cet ouvrage qui revisite le vocabulaire canonique de la critique du capitalisme tout en lui insufflant l’esprit revigorant de la sociologie pragmatique.

De quoi s’agit-il exactement ? Non seulement de livrer des catégories d’analyse de la « marche » des sociétés capitalistes contemporaines, mais également des manières de se les rendre intelligibles et de les remettre en cause. A la fois de dévoiler l’oppression, l’exploitation ou la domination qui trament les rapports sociaux, et de comprendre les conditions, formes, enjeux et mais aussi limites de ce dévoilement. Boltanski le fait en mobilisant les acquis des deux traditions sociologiques auxquelles il a lui-même contribué : celle, d’une part, de la sociologie critique – telle qu’elle s’est principalement exprimée dans l’école de Pierre Bourdieu – et celle de la sociologie pragmatique qu’il a impulsée en compagnie de Laurent Thévenot. Alors que la première est particulièrement à même de rendre compte des rapports de domination et des conditions de leur reproduction, la seconde est davantage attentive aux compétences ordinaires des acteurs, et spécialement à leurs capacités critiques.

De cette seconde tradition, Boltanski emprunte bon nombre de notions, et spécialement celle d’épreuve – entendue comme moment où se mesure la « valeur » ou la « grandeur » des individus (l’examen scolaire en constitue une forme exemplaire). Or les institutions (telle l’école) chargées de garantir la sincérité du déroulement et du verdict des épreuves connaissent des limites et des contradictions, qu’il revient à la critique dévoiler. C’est ce que fait par exemple la sociologie bourdieusienne lorsqu’elle révèle que le principe d’égalité des chances proclamé par l’Ecole républicaine masque la sélection sociale fondée sur les inégalités de capital culturel qui s’y opère.

300imagessauvages1.jpgPoursuivant la réflexion déjà esquissée dans son précédent livre Rendre la réalité inacceptable (Démopolis, 2008), Boltanski montre comment l’idéologie de la « fatalité du probable » (qui impose de rechercher ce qui est présenté comme inéluctable) est progressivement parvenue à désarmer la critique par une valorisation du changement perpétuel qui invalide les épreuves existantes (comme lorsque la réussite scolaire ne garantit plus une mobilité sociale ascendante) et interdit leur stabilisation. Les pages qu’il consacre à la « domination gestionnaire » sont parmi les plus suggestives de l’ouvrage. Il est difficile de ne pas penser à la vague de suicides de salariés de France Télécom, causée par un management fondé sur une restructuration permanente, lorsqu’il évoque la redéfinition perpétuelle des critères des épreuves et les injonctions à la mobilité et à la concurrence, ou lorsqu’il décrit les « épreuves existentielles » qui prennent appui sur des expériences individuelles (comme celles de l’humiliation ou de l’injustice) pour exprimer une critique radicale de la réalité, mais qui souffrent de rester le plus souvent à l’état isolé et fragmenté.

Comment réarmer la critique, et dans quelle mesure une telle sociologie peut-elle nourrir un projet d’émancipation ? Une des premières voies, esquissées dans le dernier chapitre, consiste à redonner la priorité au collectif, notamment via la restauration d’une grille de lecture du monde social en termes de classes. Une deuxième vise à instaurer de nouveaux rapports entre institutions et critique, et à permettre à celle-ci de « redonner aux personnes, individuellement et collectivement, des prises sur l’action », notamment en leur fournissant, contre l’isolement et la fragmentation, des cadres d’expression et de partage de leurs expériences individuelles. Comment parvenir à rendre cette critique effective et efficace ? Le chemin que suggère Boltanski pourra paraître classique, il se pourrait bien qu’il n’y en ait pas d’autre : c’est pour lui l’« éternel chemin de la révolte ».


Lilian Mathieu


Mardi 10 Novembre 2009 à 19h30 | Grand amphithéâtre de l'Université Lumière Lyon 2 (18 quai Claude Bernard, 69007 Lyon)
Avec : Luc Boltanski, sociologue, directeur d'études à l'EHESS; il vient de publier De la critique - Précis de sociologie de la domination (Gallimard, 2009). Il est aussi l'auteur, avec Eve Chiapello, de : Le nouvel esprit du capitalisme (Gallimard, 1999)
Axel Honneth, philosophe allemand, il est notamment l'auteur de : La Lutte pour la reconnaissance (Éditions du Cerf, 2000) et La Société du mépris - Vers une nouvelle Théorie critique (La Découverte, 2006).

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